Actes Sud

  • Devant la porte de la cuisine, il y a toujours l'escalier de pierre qui monte au grenier. Dans le flou de ma mémoire, j'ai l'impression que c'est mon premier repère de la ferme. Enfant, je n'avais le droit qu'aux premières marches. Je venais m'y asseoir. De là, je pouvais voir l'intérieur de la cuisine; surtout l'été, quand la fenêtre était ouverte. Plus tard, toutes les marches de l'escalier ont été autorisées. Elles sont restées très longtemps un lieu de jeu et d'observation privilégié. Je faisais de l'acrobatie sur la rampe. C'est là que j'ai fait mon premier saut et mon premier équilibre ! A la fin de la journée, on pouvait s'asseoir et écouter les bruits de la ferme, des hangars, des écuries, lorsque mon pire et les ouvriers agricoles revenaient des champs. On pouvait aussi entendre ma mère préparer le repas du soir, sentir les plats de la cuisine. Et, après le dîner on allait de nouveau jouer et sauter dans le vide.

    Aujourd'hui encore, j'aime m'asseoir sur cet escalier. Est-ce la forme si parfaite de ses pierres usées par le temps? Leur couleur, qui change selon la lumière, la saison ? Sous le soleil d'hiver, il y fait doux. On y est bien protégé de la bise, ce vent qui souffle sur la vallée delà Saône. En été, c'est le lieu le plus chaud de la cour. Le soir, le soleil rouge vient mourir en haut des marches.

  • J'ai aimé me perdre dans ces villes étrangères, je me suis efforcé de me dissimuler dans le flot des passants des rues animées de ces grandes cités. Pour quelques heures, pour quelques jours, j'étais un habitant, un peu particulier. Je restais étranger, mais j'étais adopté et protégé par la foule. J'ai toujours pris plaisir à ne pas me faire remarquer, à disparaître aussitôt repéré, à me fondre d'une rue à l'autre, sans chercher à me cacher, en restant un touriste un peu décalé, plutôt curieux mais toujours amateur. Mon secret, aller vite comme les piétons de ces villes, pour respecter l'itinéraire de leur vie quotidienne. Comme j'étais acteur et marcheur, il me fallait sans cesse ne pas regarder, photographier, sourire et disparaître. Le hasard a toujours bien fait les choses. C'est vrai que chaque ville a son propre mouvement, travailleurs, chômeurs, étudiants, passagers; tout est travelling et plan séquence dans une ville. D'un côté, j'arrêtais un moment banal et original avec ma caméra et mon film de cinq minutes, et de l'autre, je fixais un moment flou avec mon appareil photo, un instant éphémère qui allait disparaître à tout jamais. Marcher dans une ville, c'est croiser des visages. Il m'est arrivé de croiser furtivement un beau visage de femme, puis un autre, et je me mettais à rêver de vivre dans cette ville, que ce soit ma ville et que cette femme soit mon bonheur. Mais en attendant, je vivais un autre bonheur, celui de rester un inconnu; j'étais trop intimidé pour parler, même si j'étais protégé par mon statut de visiteur. Ma chance était de n'être jamais satisfait, il me fallait toujours aller plus loin et comme les villes sont grandes, il était facile de se perdre. Il m'arrivait de m'arrêter dans un café ou de rentrer à l'hôtel pour me dégriser des bruits de la rue qui m'envahissaient depuis le petit matin.
    Trois jours dans chaque ville, à essayer de garder ce premier regard, avant de quitter la ville comme un voleur d'images. Mais souvent le dernier jour, je pouvais rester des heures sans photographier, ni filmer. Ce n'était pas seulement la fatigue de la marche, j'étais gagné par la ville, je prenais des habitudes et les souvenirs me revenaient, de vieux souvenirs... J'étais un gosse, soi-disant reporter, qui voulait changer le monde sous prétexte de témoigner. Toujours en transit, pour aller photographier des rebelles dans les montagnes, des paysans, comme mes parents, qui s'étaient transformés en combattants. La ville avait changé et moi aussi. Mes compagnons étaient une petite caméra A-Minima et un Bronica 645 et des films couleur. Labyrinthes modernes, les villes se photographiaient en couleur, c'était nouveau et hors du commun pour moi. Fini le blanc et le gris stylistiques, nous sommes dans un présent existentiel - peut-être plus dur au fond - où trottoirs et piétons, rivières et ponts, bords de mer et ports, pluie et soleil se ressemblent de plus en plus à travers les continents.
    Aujourd'hui devant ces photographies, vous pouvez deviner mon itinérance, mes échecs, mes ratages, mes attirances, mes craintes, mes surprises, mes chances et mes bonheurs. Deuil et jouissance, tout se mélange maintenant avec le temps. L'initiative de ce projet revient à Hervé Chandès, le directeur de la Fondation Cartier pour l'art contemporain à Paris. Nous avons choisi les 12 villes ensemble, en commençant par Tokyo, la plus grande ville du monde avec ses 32 millions d'habitants, jusqu'à la plus petite, Addis-Abeba, capitale symbolique de l'Afrique. J'ai commencé par aller à Rio de Janeiro en 2004, la seule ville que je ne connaissais pas.
    et j'ai terminé par Paris, la ville où je vis. En octobre 2004, 7 villes avaient fait l'objet d'une installation à Paris à la Fondation Cartier. Puis 8 villes ont été montrées au MOT - Musée d'art contemporain de Tokyo -, au printemps 2006. C'est à Berlin, au Muséum Fur Fotografie, en février 2007, que les 12 villes seront vues pour la première fois.
    Raymond Depardon, janvier 2007

  • Raymond Depardon occupe une place singulière dans le champ de l'image contemporaine. Cinéaste autant que photographe il met l'image fixe et l'image animée au service d'une écriture unique, d'une interrogation permanente sur l'éthique, l'essence et le rôle du reportage, qu'il s'agisse de raconter quotidiennement New York, de témoigner de l'institution psychiatrique ou du sort de l'enfance abandonnée.

  • Depardon occupe une place singulière dans le champ de l'image contemporaine.
    Cinéaste autant que photographe il met l'image fixe et l'image animée au service d'une écriture unique, d'une interrogation permanente sur l'éthique, l'essence et le rôle du reportage, qu'il s'agisse de raconter quotidiennement new york, de témoigner de l'institution psychiatrique ou du sort de l'enfance abandonnée.

  • Créée et présentée par la Fondation Cartier pour l'art contemporain, l'exposition Terre Natale, Ailleurs commence ici propose un dialogue entre le cinéaste Raymond Depardon et le philosophe Paul Virilio sur le rapport au natal, à l'enracinement et au déracinement, à une époque où les flux migratoires humains ont atteint une échelle sans précédent. Publiés pour la première fois dans le catalogue Terre Natale, les textes présentés ici permettent d'explorer les problématiques soulevées dans l'exposition. Accompagnés de vues d'installations, ils constituent un véritable outil de réflexion sur les notions de nomadisme et de sédentarité, ainsi que sur les questions identitaires qui leur sont attachées.

  • Créée et présentée par la Fondation Cartier pour l'art contemporain, l'exposition Terre Natale, Ailleurs commence ici propose un dialogue entre le cinéaste Raymond Depardon et le philosophe Paul Virilio sur le rapport au natal, à l'enracinement et au déracinement, à une époque où les flux migratoires humains ont atteint une échelle sans précédent. Publiés pour la première fois dans le catalogue Terre Natale, les textes présentés ici permettent d'explorer les problématiques soulevées dans l'exposition. Accompagnés de vues d'installations, ils constituent un véritable outil de réflexion sur les notions de nomadisme et de sédentarité, ainsi que sur les questions identitaires qui leur sont attachées.

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